Par Maxime Plante, coordonnateur scientifique, Centre Lemaire en gestion responsable, Université de Sherbrooke
Les 6 et 7 mai 2025 se tenait à Montréal un colloque multidisciplinaire sur le thème Passer de la parole aux actes. Perspectives croisées sur les pratiques de gestion responsable organisé à l’initiative de membres du Centre Lemaire en gestion responsable. En tant que coordonnateur scientifique de l’événement, je propose dans ce billet rétrospectif de faire la genèse du projet et un compte rendu des discussions s’y étant tenues.[1]
Pourquoi « Passer de la parole aux actes »?
Lorsque l’équipe organisatrice a rédigé l’appel à communications, elle réagissait contre ce que j’appellerais l’enflure discursive au sujet du développement durable.
Nous avions deux sources d’étonnement[2] : d’une part, le décalage si évident entre cette enflure-là et ce qui se passe concrètement dans le monde, où on ne voit pas beaucoup le triomphe du développement durable… (Mazutis, 2018 ; Nature, 2023 ; Spangenberg, 2017). D’autre part, nous nous étonnions de voir que le discours scientifique participait apparemment allègrement à cette enflure-là – avec une augmentation cumulative de 1300% du nombre de publications comprenant ce mot-clé en 20 ans (Scopus, 2024).
Face à cette impression de tourner en rond, nous formulions donc l’impératif d’un déplacement de l’analyse, en passant du discours aux pratiques, de l’étude des justifications à l’étude de l’action, bref en passant de la parole aux actes.
Un programme de recherche renouvelé : l’étude des pratiques de gestion responsable
Il se trouve que, justement, le déplacement du point focal de l’analyse vers l’étude des pratiques de gestion est le fil conducteur ou le mot d’ordre d’un champ de recherche en émergence, la gestion responsable, qui semble gagner en cohérence et en momentum depuis 2018 (voir notamment Laasch et al., 2020).

Je fais l’hypothèse que ce momentum n’est pas sans rapport avec la montée en puissance d’un nouveau buzzword dans le domaine de la politique scientifique, celui des grands défis de société – les grand challenges. Depuis une dizaine d’années, divers organismes et institutions comme l’Academy of Management Journal ont lancé appel à l’action et à la mobilisation des sciences de la gestion pour répondre aux grands défis de société (George et al., 2016). Les affinités entre cet appel à l’action et un programme de recherche[3] tourné vers l’analyse, l’amélioration et l’évaluation des pratiques de gestion, responsables ou irresponsables, me paraissent extrêmement fortes.
Jusqu’à maintenant, il y a peu de recherches, au Québec en tout cas, qui se réclament explicitement de la gestion responsable, même si plusieurs partagent un parti pris similaire dans leur approche de recherche, que je dirais orientée vers l’action.
Avec ce colloque, le comité organisateur souhaitait donc offrir un forum pour la mise en commun et le partage de perspectives de recherche croisées sur les pratiques de gestion responsable. Les participantes et les participants se sont donc réunis les 6 et 7 mai 2025 dans le cadre du 92e congrès de l’Acfas dans l’optique d’imaginer à quoi pourrait ressembler cette 2e génération en matière de recherche en gestion responsable, une génération dont nous espérons qu’elle aura un impact accru – et positif! – sur l’évolution des pratiques de gestion des organisations.
Un aperçu des présentations
L’appel à communications invitait très largement la communauté de recherche de toutes les disciplines (management, finance, gestion des ressources humaines, santé et sécurité au travail, psychologie organisationnelle, communication, éthique des affaires, etc.) interpellées par l’analyse des pratiques de gestion et des processus organisationnels favorisant la création de valeur sociale, économique et environnementale durable à soumettre une proposition de communication.
Le programme qui a résulté de l’appel à communications s’est avéré riche d’une quinzaine de présentations, avec une représentation géographique assez large (Québec, Ontario, France, Océanie, Afrique). Soulignons l’implication étudiante forte puisque 50% des propositions retenues provenaient de la communauté étudiante aux cycles supérieurs.
Les présentations incluaient notamment :
- des études critiques comparant le discours aux pratiques de certaines organisations (Mengi et Ata: industries extractives, Noubissi Sop : entreprises pharmaceutiques)
- des recensions de la littérature en lien avec la gestion responsable (Tegninko: le rôle de la confiance dans les négociations de retour au travail, Chaumont : les tensions identitaires des dirigeants, Calvet : le concept de durabilité en santé et sécurité au travail)
- des analyses de déterminants et de conséquences de différentes pratiques de gestion (ir)responsable (Salvoni: déterminants des compétences managériales en contexte de télétravail, Lambert : leviers et obstacles à la formalisation de la gestion du développement durable)
- La présentation de cadres conceptuels soutenant l’implantation de pratiques de gestion responsable ( Corriveau: les stratégies de GRH territoriale en contexte de pénurie de talents, Diop : la comptabilité à mission, Paillé : la GRH dédiée à l’environnement)
- Des études de cas (Jean-Pierre: les exigences de performance à travers un programme de sport d’excellence, Jean Marie : pratiques de gestion locale des changements climatiques en Océanie, Carignan et Béland : les communautés de pratique en santé et services sociaux, -M. Corriveau : le leadership responsable chez les entreprises certifiées B Corp)
En clôture de colloque, la Pre Allison Marchildon (philosophie et éthique appliquée, Université de Sherbrooke) a livré une conférence d’honneur sur le thème La responsabilité…au-delà des beaux discours qui a pavé la voie à la discussion en plénière en situant historiquement l’émergence de la notion de responsabilité et en proposant une analyse de ses conditions de possibilité concrètes.
Synthèse des discussions
Deux interrogations structuraient les périodes d’échange collectives :
- Que retenez-vous (des présentations, des échanges) pour les organisations qui veulent passer de la parole aux actes en matière de pratiques de gestion responsable?
- Que retenez-vous (des présentations, des échanges) pour les chercheurs qui veulent passer de la parole aux actes en matière d’étude des phénomènes de gestion (ir)responsable? Autrement dit, comment faire de la recherche adaptée à l’étude des pratiques de gestion (ir)responsable?
La plénière du 7 mai a porté sur les difficultés inhérentes à faire porter la recherche sur les phénomènes et sur les pratiques individuels (plutôt qu’organisationnels), sur la difficulté d’opérationnaliser la culture comme catégorie d’analyse, sur le potentiel de l’interdisciplinarité et sur la pertinence de développer des recherches misant sur l’analyse multiniveaux.
La 2e partie de la discussion a notamment permis de faire émerger la notion d’environnement capacitant comme un ensemble de conditions et de facteurs favorables, permettant la conversion du potentiel de responsabilité des acteurs en possibilité réelle sous la forme de pratiques responsables effectives.
Fécondes, les discussions tenues lors du colloque permettront d’alimenter la prochaine programmation scientifique du Centre Lemaire en gestion responsable.
Les responsables du colloque remercient les membres du comité scientifique (Raoul Gebert, Marie-Michelle Gouin, Paulina Arroyo Pardo et Anne-Laure Saives) et du comité organisateur (Andrée-Anne Guesthier, Étienne Fouquet, Chaymae Abbana Bennani, Hermann Tegninko, Nadia Bakrim, Laurianne Messier et Josbert Gahunzire✝) pour leur soutien indispensable à la réalisation de l’événement.